samedi 16 mars 2013

Fusion

Bundestag, Berlin

C’est compliqué. Prendre deux photographes et les promener dans la ville. Les pousser un peu, forcer le destin et les conduire là où le temps, le froid, l'incertitude ne leur donnaient pas vraiment envie d'aller. Ni même la chance de réussir. De shooter bien. Les installer dans un courant d’air et les obliger à se regarder. A lever le regard. A briser l’effet de glace appelé aussi l'effet de surprise. Quand ils se regardent bien, les laisser mijoter un moment. Ils doivent trouver leur reflet. Les laisser faire. Au début c'est chaotique. Regarder prendre la sauce puis la fouetter. Fort. Le froid les a saisi. Il faut les détendre. Après, juré, c'est onctueux. Un peu cubiste mais fort digeste. C'est ailleurs, c'est autrement. C'est comme ça. On aime ou on n'aime pas. Vous le gardez longtemps en bouche. Vous avez réussi la fusion.

jeudi 14 mars 2013

Wie du solltest geküsset sein ~ Comme il faudrait t'embrasser



Wie du solltest geküsset sein
Wenn ich dich küsse
ist es nicht nur dein mund
nicht nur dein nabel
nicht nur dein schoß
den ich küsse
Ich küsse auch deine fragen
und deine wünsche
Ich küsse dein nachdenken
deine zweifel
und deinen mut
deine liebe zu mir
und deine freiheit von mir
deinen fuß
der hergekommen ist
und der wieder fortgeht
ich küsse dich
wie du bist
und wie du sein wirst
morgen und später
und wenn meine zeit vorbei ist

Comme il faudrait t’embrasser
Quand je t'embrasse
ce n'est pas seulement ta bouche
pas seulement ton nombril
pas seulement ton sexe
que j'embrasse
j'embrasse aussi tes questions
et tes désirs
j'embrasse ta manière de penser
tes doutes
et ton courage
ton amour pour moi
et ta liberté de moi
ton pied
qui est arrivé ici
et qui s'en ira de nouveau
je t'embrasse
comme tu es
et comme tu seras
demain et plus tard
lorsque mon temps sera passé

Erich Fried

vendredi 8 mars 2013

La fille dans la vitrine


La fille dans la vitrine balançait ses reflets peaufinant mille visages croqués au bleu de l’âme… La fille dans la vitrine secouait les yeux gourmands le flâneur imprudent, quidam vampé qui stoppa net et la fixa. Après les regards, des doigts se sont croisés… Après la pause, le temps s’est effacé bientôt suivi par d’autres poses. Les courses étaient finies. La vitrine oubliée. Ils avaient pu briser la glace.

dimanche 17 février 2013

La liseuse



“Când ne deschidem
tu mie şi eu ţie,
când ne scufundăm
tu în mine şi eu în tine,
când ne pierdem
tu în mine şi eu în tine,
Abia atunci
eu sunt eu
şi tu eşti tu.”

“When we open ourselves
you yourself to me and I myself to you,
when we submerge
you into me and I into you
when we vanish
into me you and into you I
Then
am I me
and you are you.”

Bernhard Schlink, The Reader

mardi 12 février 2013

L'étreinte


« Dans l'obscurité, il se rendit dans l'étrange contrée et c'était véritablement très étrange, dur d'y entrer, tout à coup d'une difficulté périlleuse, puis aveuglément, heureusement, sans danger, enveloppé, débarrassé de tous les doutes, de tous les périls, de toute crainte, tenue sans retenir, tenir, tenir toujours plus, retenir encore pour tenir, chassant toutes les choses d'autrefois et toutes à venir, tirant l'éclat du bonheur commençant dans les ténèbres, plus près, plus près, plus près à présent, plus près et toujours plus près, pour aller au-delà de toute croyance, plus long, plus fin, plus loin, plus fin, plus haut et plus haut pour conduire vers le bonheur soudain, atteint comme un bouillonnement. »

Ernest Hemingway, L'Etrange Contrée.

vendredi 8 février 2013

Dans les poumons de l'architecte

Bundestag, Berlin.

“The spaces that spiral around the building act as the lungs”.
Norman Foster.

Nous étions sortis prendre l’air et tu m’avais conduit dans les poumons de l’architecte. Tu voulais voir comment nous pourrions respirer ensemble l’air du dedans et l’air du dehors, tous les deux en même temps, les heures pleines, le temps suspendu. Tu voulais savoir comment nous pourrions nous élever bras-dessus bras-dessous, les yeux levés au ciel mais les pieds bien au sol gravissant cette spirale qui n’en finissait pas de monter, de descendre, nous ne le savions plus. L’organe avait cette transparence enchanteresse qui  libère et referme, qui emporte et protège. Il avait cette rondeur qui gomme les angles de la vie, une vue nouvelle à 360 degrés désir. Nous respirions à pleins poumons les courants de l’air frais dans cette bulle offerte à la promenade des amants de Berlin.

lundi 14 janvier 2013

Les amants du Pont-Neuf


Ce fut d’abord lui qui, le premier, maladroitement, écrivit ceci pour elle sur un morceau de carton posé sur le caniveau du pont :
« Quel qu’un vous aime.
Si vous aimez quel qu’un
vous lui dit demain
“le ciel est blanc”.
Si c’est moi je réponds “mais les
nuages sont noirs”.
On saura comme
ça qu’on s’aime. »
Le jour vint où le ciel était blanc et les nuages noirs. Où les amants s'aimèrent. Les amants du Pont-Neuf. Ils se disaient parfois des choses comme ça.
Lui : J’ai eu peur, je courais sous l’eau, j’ai fait un cauchemar, serre-moi. C’était la nuit, t’étais plus sur le pont, t’étais perdu dans le noir, je te cherchais, je voyais plus rien…
Elle : Je suis là où tu veux que je sois. On va plus se quitter d’une semelle et le jour où je ne verrai plus rien, tu seras ma dernière image, derrière mes yeux pour toujours. Tu m’aimeras ?
Lui : Oui, comme avant mais pas pareil.
Elle : Tu es beau, c’est étrange. Depuis des semaines, toutes les nuits ou presque, j’ai des images de toi. Les gens qui sont dans nos rêves, il faudrait toujours les appeler le matin au réveil. La vie serait plus simple.

Extraits des Amants du Pont-Neuf, de Leos Carax.